Le bijou des années 1960 et 1970

Article | Publié le 24 septembre 2018 Parution originale dans  - Cap-aux-Diamants , no 79 , automne 2004 , p.55-56

Jocelyne Rouleau
Jocelyne Rouleau
Gemmologiste Diamantaire
Les fils d’Éos (dieu de l’aube); broche dessinée par Georges Braque et fabriquée par Heger de Loewenfel, en 1963; lapis-lazuli, or granulé, diamants sur platine. La source d’inspiration est une lithographie illustrant le recueil Cinq poésies en hommage à Georges Braque écrit par René Char. (Archives de l’auteure).

Les fils d’Éos (dieu de l’aube); broche dessinée par Georges Braque et fabriquée par Heger de Loewenfel, en 1963; lapis-lazuli, or granulé, diamants sur platine. La source d’inspiration est une lithographie illustrant le recueil Cinq poésies en hommage à Georges Braque écrit par René Char. (Archives de l’auteure).

Entre 1930 et 1960, l’Occident a connu un avancement technologique remarquable et un immense éveil social. En tant qu’art décoratif, la bijouterie n’a jamais été une pionnière du changement culturel, mais de nombreux joailliers de cette époque se font écho des coutumes sociales changeantes en explorant leur art comme moyen d’expression et en remettant même en cause le symbole de richesse que les bijoux représentent.

Le monde des années 1960 bouge, évolue, dérange. Révolte des jeunes, mini-jupes et couleurs psychédéliques, contrastes qui choquent… Au Québec, c’est la Révolution tranquille, le projet de développement de la Baie-James, et à Montréal, Terre des Hommes ouvre la province au monde. Les films Bonnie and Clyde d’Arthur Penn et Un homme et une femme de Claude Lelouch font accourir les foules.

Le mouvement hippie connaît son apogée aux États-Unis. En réaction à la guerre du Vietnam, les jeunes veulent se démarquer des courants établis et aspirent au peace and love pour tous les humains.
L’art s’impose de plus en plus. L’art optique de Vasarely inspire la mode et les designers de bijoux, tels Courrèges et Pierre Cardin, entre autres par des formes géométriques qui volent en éclats, avec des pierres précieuses qui semblent être placées au hasard.

À partir des années 1960, la conception des bijoux se dirige de plus en plus vers l’abstraction, le magazine Vogue dit même que ceux-ci se « défiguralisent ». Au lieu de simples accessoires décoratifs suivant la mode, ils sont considérés comme des ornements pour le corps, des objets d’art portables nés de l’imagination de jeunes artistes.

Ces derniers créent des prototypes qui sont par la suite fabriqués en tirages très limités. De grands noms, Max Ernst, Jean Arp, Georges Braque, Niki de Saint-Phalle et d’autres, collaborent avec d’habiles joailliers à la réalisation de ces bijoux sculptures aujourd’hui très recherchés.

Les créateurs sont captivés par de nouvelles matières, comme le plexiglas, apparu lors de la Seconde Guerre mondiale pour la construction des avions de combat. Ils utilisent également des cristaux non taillés et des minéraux (cristal de roche, améthyste, agate, dioptase…) agencés à toutes sortes de matériaux nouveaux, tels le vinyle, les plaques d’acrylique laminées, le niobium, le titane et l’aluminium.

L’émail, le vitrail, le cristal, l’acier ou l’argent viennent décorer les créations. La mode hippie préconise des matériaux naturels : le bois, l’os, l’ivoire. Ce dernier, fort populaire dans les années 1960 et 1970, est plus tard interdit afin de protéger les éléphants. Les pierres les plus répandues sont l’œil-de-tigre, le corail, le lapis-lazuli, l’onyx, l’amazonite et la cornaline. On reconnaît le style des années 1960 et 1970 par l’or qui est souvent très texturé. Celui-ci peut-être froissé, martelé, ciselé, granuleux ou même oxydé. Les formes hérissées sont à l’honneur. Le platine est peu employé.

La haute joaillerie a toujours sa place avec ses matériaux nobles et ses pierres bien taillées : diamants, rubis, saphirs et émeraudes. Les grandes maisons – Cartier, Boucheron, Bulgari et Tiffany – conservent leur clientèle aisée, des gens qui apprécient les bijoux fabriqués de manière traditionnelle. Ces bijoux haut de gamme sont le symbole d’un statut social, d’un héritage familial ou encore d’un investissement.

À titre d’exemple, le joaillier grec Ilias Lalaounis se taille rapidement une belle réputation grâce à l’achat par Aristote Onassis de cadeaux de mariage qu’il offrira à sa fiancée Jacqueline Bouvier Kennedy.

Broche en or jaune texturé, émeraudes et diamants, par G. Weil. Les formes géométriques et la disposition des pierres sont typiques des années 1960. (Archives de l’auteure).

Broche en or jaune texturé, émeraudes et diamants, par G. Weil. Les formes géométriques et la disposition des pierres sont typiques des années 1960. (Archives de l’auteure).

L’intérêt du public et une certaine richesse sont essentiels pour l’industrie de la bijouterie, ce qu’offrent les années 1960. Deux sortes de bijoux apparaissent alors. Les bijoux que l’on garde à la banque, décorés de pierres importantes; pour des raisons de sécurité, on porte les copies serties de pierres synthétiques. Existent aussi les bijoux de tous les jours dont on profite pour le plaisir.
Dans les années 1960, l’Occident connaît une forte croissance économique. Les choses ralentissent à la fin de la décennie lorsque le prix du pétrole venu des pays du Moyen-Orient augmente. Les Arabes deviennent alors de fervents acheteurs de bijoux car pour eux, l’affichage de la richesse et du rang social fait partie de la culture.

On se rappelle les années 1970 pour un genre de vie plus libre et décontracté. Les baby-boomers sont davantage scolarisés. Au Québec, grâce à la force du dollar et aux vols nolisés, la découverte du monde leur est plus accessible. Les breloques en tour Eiffel, en sombrero et en palmier, accrochées au bracelet en or, en sont les témoins tangibles!

Dans la mode et la musique, ça semble l’anarchie. Le style punk avec son body-piercing et ses cheveux aux couleurs fluorescentes côtoie l’allure nonchalante avec ses jeans, ses cheveux longs et ses gros bijoux en métal et plexiglas. Twiggy, la mannequin filiforme anglaise, porte des robes de PVC ou de cuir, ou encore composées de disques en plastique ou en métal. La tendance est au style ethnique : caftans, imprimés exotiques, châles avec franges, boléros. Les jupes midis ou longues, les pantalons évasés appelés pattes d’éléphant, les blouses froissées sont typiques de cette période. On écoute beaucoup les Beatles, Barbara, Bob Dylan, Félix Leclerc, Robert Charlebois et Jacques Brel.

Les années 1970, c’est aussi la mort de Picasso à 92 ans (1973), l’invention du rasoir jetable de Bic (1975), les Jeux olympiques à Montréal (1976), l’inauguration du Centre Georges-Pompidou (1977) et l’adaptation théâtrale de Notre-Dame de Paris par Robert Hossein (1978).

Du côté des bijoux, cette époque est caractérisée par le big and bold. Malgré une campagne anticapitaliste, la haute société maintient son goût pour les bijoux imposants, les grosses pierres de couleur et le diamant principalement serti dans l’or jaune si convoité. Le prix de l’or monte d’ailleurs en flèche.

Plusieurs joailliers sont influencés par les bijoux indiens traditionnels en or, sertis de cabochons de rubis, de saphirs, d’émeraudes ainsi que de diamants. L’influence des arts africain et amérindien apporte également des bijoux en argent décorés de turquoises, des colliers faits de billes multicolores. On revoit aussi le cristal de roche, l’œil-de-tigre, le quartz rose, la malachite, la cornaline, l’ivoire, le corail, les bois exotiques, dont le fameux bois d’amourette. Autre influence : les images inspirées par la conquête de l’espace et par la microtechnologie. On combine métal et plastique de couleur pour concevoir des œuvres qui sont davantage des sculptures que des bijoux. On veut démontrer qu’un métal ou un matériau recèle des qualités esthétiques même s’il n’est ni rare ni coûteux.

Dans les années 1970, les femmes sur le marché du travail peuvent enfin acheter leurs propres bijoux en or. Leur budget étant toutefois limité, de nouvelles lignes de bijoux à prix moyen sont créées pour elles.

Elizabeth Taylor, lors d’une réception chez Grace de Monaco, portant ses deux plus gros diamants : le collier est décoré du diamant Taylor-Burton pesant 69,42 carats, taille poire, acheté 1 100 000$ par Richard Burton; la bague est sertie du diamant Krupp pesant 33,19 carats, taille émeraude, acheté, en 1968, pour 305 000$, Ce dernier tient son nom de Véra Krupp, ancienne épouse du trop célèbre marchand de canons allemand (Archives de l’auteure).

Elizabeth Taylor, lors d’une réception chez Grace de Monaco, portant ses deux plus gros diamants : le collier est décoré du diamant Taylor-Burton pesant 69,42 carats, taille poire, acheté 1 100 000$ par Richard Burton; la bague est sertie du diamant Krupp pesant 33,19 carats, taille émeraude, acheté, en 1968, pour 305 000$, Ce dernier tient son nom de Véra Krupp, ancienne épouse du trop célèbre marchand de canons allemand (Archives de l’auteure).

Au Québec, grâce à des magasins populaires, dont Distribution aux consommateurs, des quantités étonnantes de bijoux en or jaune 10 carats, pour hommes, femmes et enfants, ont trouvé preneur : la mode des signes du zodiaque, des chaînes multiples au cou ou même à la cheville, des bagues à chaque doigt, des pierres de naissance, des médailles « Plus qu’hier, moins que demain », connaît un immense succès. Le commerce de la bijouterie accessible à tous vit ses heures de gloire!

Certains artistes utilisent leurs créations comme manifeste politique ou social. L’Anglais David Poston proteste contre les conditions de travail et l’exploitation des mineurs noirs d’Afrique du Sud en exposant, en 1975, un collier en fer forgé ayant la forme de menottes sur lequel les mots « Diamants, or et esclavage sont éternels » sont incrustés en argent.

Au Québec, les maîtres joailliers, tels Gabriel Lucas, Georges Delrue, Hermann Gutknecht, Georges Schwartz, sont acclamés. Encouragée par la reconnaissance des médias, la relève émerge. Madeleine Dansereau, Louis Perrier, Roger Lucas, Michel-Alain Forgue, Louis-Jacques Suzor, Gloria Bass, Antoine Bassani, Gilbert Rhême portent maintenant le flambeau.

En 1973, Armand Brochard fonde l’École de joaillerie et de métaux d’art de Montréal qui a permis d’ouvrir la voie à bien d’autres créateurs.